jeudi, février 04, 2016

TREVISE ARTURO MARTINI (Réouverture museo bailo)





 LES ANNEES-APPRENTISSAGE
Figure dominante de la sculpture italienne entre les deux guerres Arturo Martini (Trévise,1889-1947) entame son apprentissage en fréquentant l’atelier du sculpteur du terroir trévisan, Antonio Carlini (1906), et en travaillant dans des usines de céramique, une expérience déterminante au vue de sa prédilection ensuite à modeler l’argile et la craie, d’où sortiront plus tard plusieurs chef-d'œuvre. À Venise ensuite, il découvre la plastique de Menardo Rosso  (La tendenza a una visione dove oggettività e soggettività si compenetrano, senza nette barriere tra fisico e psichico), puis suivent les leçons d'Adolfo Hildebrand en étudiant sur le modèle la sculpture antique et celle de la Renaissance. Mais, bien plus significative que l'académisme sobre du sculpteur allemand, fut pour lui en Allemagne, la découverte des artistes, peintres et sculpteurs du groupe expressionniste «Die Brucke » (L'inspiration doit couler librement afin de donner l'immédiateté de l'expression selon les émotions et la conscience subjective), dont on peut noter l’influence, même si on trouve encore un goût linéaire d'ascendance "Liberty", dans la terre cuite peinte de la Putana (Venise, Musée d'art moderne, 1913). L'Ubriaco, Maternità (Museo Bailo)
 
 
En 1921, il séjourne à Paris, découvre la sculpture de Maillol, la graphie des Nabis et expose au Salon d'automne (1912) avec De Chirico, Boccioni, Modigliani et le peintre vénitien Gino Rosso avec lequel il restera en amitié et en affinités artistiques. De cette époque, on serait tenté de rapprocher le long cou cylindrique de la Fanciullia piena d'amore (1913) des têtes de Modigliani, mais l'élégance et la pureté des lignes le rapprochent plus du travail d'Adolfo Wildt, alors que dans le portrait en craie de Omero Soppelsa c'est l'influence du 'Antigrazioso" de Boccioni qui se joue de façon évidente. 
 
Ces œuvres de jeunesse révèlent un artiste de talent qui s’emparent des différentes suggestions culturelles de l’époque pour chercher sa voie ; mais plus qu'à une recherche stylistique abstraite, son interprétation va vers une déformation hardie jusqu'à la limite du grotesque où le pousse son tempérament tourmenté, « agressif » et une sensibilité populaire fidèle à ses origines sociales modestes. 

 ANNEES 20
La véritable histoire de Martini commence après son service militaire (1916-1919). En 1920, en effet, il tient sa première "personale', exposition soutenue par le peintre Carlo Carrà, qui dans ces années aura sur lui un ascendant considérable dans le sens d'une recherche de rigueur volumétrique et d'une extrême simplification du modelé, tendance déjà initiée en 1918 avec le buste à la craie de la Ragazza verso sera (Venise, musée d'art moderne). Rentrée en grâce auprès de Margherita Sarfati, il expose dorénavant dans presque toutes les expositions nationales et internationales du groupe Novecento, même si c'est avec une position indépendante.

C’est encore à cette époque que Martini rejoint le groupe formé autour de la revue "Valori plastici" fondée en 1918 par le peintre Mario Broglio qui propose une sorte de «richiamo all'ordine» rappel à l'ordre, inspiré de l'art de Trecento et de la première Renaissance. Il ne faut cependant n’y voir aucun académisme stérile, ses prestigieux adhérents autant d’artistes différents que Carrà, Alberto Savinio, Giorgio De Chirico, Giorgio Morandi, Roberto Melli. De cette confrontation datent une série de bustes inspirés des bustes-reliquaires médiévaux : Il poeta Cechov des années 21 ; La Figlia del Pescatore (1920) ne manque pas de rappeler les marbres du maître du Quattrocento, Laurana



ANNEES 30 
En 1926, il crée une série de chefs-doeuvre dont le Figliuol prodigo, sa première grande réalisation en bronze, réminiscence de la sculpture romaine et en 28, le nu en pierre non moins célèbre de La Pisana. 

Dans les années 30, il passe de la technique prodigieuse de la beauté néo-hellénistique du Tobiolo à celle du primitivisme de l'époque avec  la Madre folle.
 
À partir de 1937, Martini fréquente les laboratoires de sculptures des Nicoli à Carrare pour étudier la technique du marbre et produit en 1941 la célèbre Donna que nuota sotto acqua et en 1948 Tito Livo (Palais du Liviano, Padoue)
 

ANNEES 40
 
Dans les années 40, alors qu'il aborde aussi la peinture, il se rapproche en sculpture du néo-cubisme, de l'abstractisme, de l'organicismo surreale italien avec souvent des oeuvres inachevées  qui annoncent déjà le débat de l'après guerre.
C'est à cette époque que commence  à se dessiner dans son esprit, plus que dans son art, les premiers symptômes d'une crise motivée par une insatisfaction intime et la conviction que l'engagement politico-social demandé à la sculpture s'éloignait des mythes et des fables qui avaient alimenté son imagination ; c'est pourquoi il publie un petit essai au titre polémique Scultura lingua morta (sculpture langue morte) qui devait être suivi d'un autre titre La statuaria è morta ma la scultura vive...(la statuaire est morte, mais la sculpture vit)


LA DERNIERE ŒUVRE : PALINURO (1947)
Transfigurer au travers du mythe virgilien du personnage de Palinuro, l'image du partisan antifascite MASACCIO excuté, alias Primo Visentin (1913-1945)... Naufragé après avoir appelé en vain ses compagnons à son secours, Palinuro, l'adolescent-barreur du bateau de la flotte d'Enée, arrivé malgré tout sur les plages italiennes, fut néanmoins tué et jeté à la mer... la requête de Neptune, dieu de la mer, fut ainsi exaucée :
« Unum pro multis dabitur caput ", Une seule victime pour le salut de tous  (Énéide, V, 815) 


 DEFINIR ARTURO MARTINI
Ses rappels à l'ancien, qui caractérisent la sculpture du Martini, sont inséparables d'une volonté "désespérée de recherche, du comment considérer l'hier et l'aujourd'hui" (Bellonzi), inhérent aussi à un tempérament ardent, engagé, qui  participe aux inquiétudes et aux problèmes du monde moderne.
Refuser chaque règle, casser chaque schéma...tout en ayant la dévotion la plus sincère pour chaque forme plastique du passé, des Egyptien aux Etrusques, aux Grecs, du Duecento au Quattrocento, du Bernin à Canova… avec cette frénésie incroyable à inventer  à illustrer des scènes, raconter des histoires, imaginer toujours nouvelles figures dans un élan expressif et lyrique irrésistible, et utiliser le mythe pour donner une soupape de soulagement à son imagination sans avoir aucun sujet préféré mais mille ensemble.

 QUEL SENS DONNE A SA GRANDEUR ?
Elena Pontiggia, philosophe, historienne de l'art italien (La Reppublica, 2006)
"En premier lieu, Martini est le plus grand créateur d'images plastiques du siècle. Aucun autre sculpteur n'a tant inventé, n’a tant construit de figures et de scènes, raconter des histoires et des mythes. 
En second lieu, Martini a renouvelé les canons de la sculpture. À la figure en pied, il a travaillé aussi sur celle penchée, accroupie, agenouillée, à quatre pattes, étendue dans le vide, explorant non seulement la verticalité, mais aussi, et pour la première fois de manière systématique, l'horizontalité du corps.

 

 
Il a en outre modifié le rapport entre sculpture et espace, en insérant le sujet dans une habitacle ou une boîte en perspective inventant à la fin des années 20, du moins en Italie, une sorte de teatrino artistique, qui dialogue avec la tradition de la sculpture "scénique" des groupes mediévaux mais aussi la place magique de la métaphysique et du surréalisme.
 
Enfin Martini a élevé son art à des sommets techniques jamais tentés. Il a porté la terre cuite, ou mieux la terre réfractaire la plus résistante, à une dimension monumentale inouïe, où l'oeuvre en cuisson directe et entière dans le  four, comme dans le Chiaro di luna, rend certaines aujourd'hui malheureusement intransportables"...
 
Et Elena Pontiggia de conclure  : on trouve dans tous ses sujets un dénominateur commun: la tension vers un rêve, vers un idéal, vers le mystère. Les Buveurs qui cherchent l'eau, les femmes et les bergers qui se tendent vers les Étoiles spasmodiquement, la Vittoria de l'air qui se lance dans le ciel, la Lupa qui s'allonge dans un cri ; toutes ses illustrations "désiderantes" font contrepoint à beaucoup d'illustrations dormantes qui vivent leur rêve et qui ne sont pas seulement un sujet mais l'âme même de sa sculpture. Comme il est le sens du mystère qui flotte dans ses visages stupéfaits, en ces "bouches de poisson" et dans ces "yeux  en épingle", sur lequel les critiques ironisaient, et qui expriment par contre la dimension de "l'inconnaissable"".







...avventurarse di minuto in minuto, fino al momento in cui o si assunti in cielo o si precipita (Massimo Bontempelli, ou le "realismo magico")








Après douze années de fermeture, le Museo Civici di Treviso, dit Museo Bailo, du nom de son fondateur en 1879, qui abritait des collections relatives à Trevise et à son territoire, a rouvert. S'il garde le même nom dans le même lieu, un ancien couvent de carmélites du XVIe, c'est une restructuration radicale des bâtiments et une nouvelle destination muséographique qui ont eu lieu
Cette Galleria del Novecento propose aujourd'hui 350 œuvres d'artistes du Veneto de renommée nationale et internationale, qui couvrent la fin du XIXe jusqu'à la seconde guerre mondiale, mais avec en "vedette" la plus grande collection existante d'Arturo Martini : 134 pièces en bronze, terre cuite, craie, céramique et œuvres graphiques qui illustrent son importante production et sa maitrise des techniques.
Mais outre l'intérêt patrimonial, l'intérêt architectural et l'intérêt muséal, intimement travaillés, méritent d'être soulignés.
La façade sur Borgo Cavour, avec ses alternances de pleins et de vides anticipe l'esprit des nouveaux aménagements intérieurs. L'élément fondamental est une nouvelle galerie d'entrée, créée grâce à la couverture d'un ancien passage : long et étroit, illuminé par une verrière et par une grande fenêtre au dessus de la grande porte d'entrée, il relie très harmonieusement les espaces administratifs et salles d'exposition au cloitre restaurée. 
Lumière, transparence, fluidité et ouverture sur l'extérieur ont été les maîtres-mots des aménagements qui s'articulent par une séries de salles ouvertes, spacieuses les matériaux épurés et la délicatesse des couleurs s'accordent avec la mise en espace et l'accrochage des œuvres pour offrir aux visiteurs une sérénité de visite. Quant aux sculptures placées dans les passages vitrés ou des fenêtres, elles interagissent avec la lumière naturelle et l'extérieur et notamment avec le cortile où se dresse l'Allegorie del Mare e della Terra (1910) et, en plein air et en pleine lumière, la sculpture monumentale Adamo ed Eva (1931), acquise par la commune en 1992 grâce à une souscription publique, et qui s'avançant main dans la main semble ouvrir une nouvelle ère pour ce  nouveau musée.
.