jeudi, mai 31, 2018

GIBELLINA (SICILE)




Dans la nuit du 14 janvier 1968, un tremblement de terre d’une magnitude de 6,5 ravageait, en Italie, la vallée sicilienne du Belice, à 63 km au sud-est de Trapani, une centaine de Palerme, détruisant quatre villages — Gibellina, Salaparuta, Poggioreale et Montevago —, tuant des centaines de personnes, faisant un millier de blessés et quelques centaines de milliers de sans-abri…

Complètement rasée, le site de l'ancienne ville fut abandonné par les habitants et à l’heure de la reconstruction, la Gibellina Nuova fut reconstruite à onze kilomètres des ruines. Fort du soutien des dollars de la diaspora italo-américaine, le sénateur-maire de l’époque, Ludovico Corrao (mort assassiné en 2011), invita nombre d’artistes italiens et étrangers contemporains à créer un "ville-musée" en Sicile, argant que : “ laica, moderna e democratica, l’arte non può stare solo all’interno delle chiese o nelle grandi dimore signorili o al servizio di un ordinamento, di un potere, bensì deve star fuori, per strada, solo così diventa arte per tutti « un geste fou pour s’extirper de la masse de ces villages taiseux et quelconques de l’île italienne (Libération) ».




IL GRANDE CRETTO / GIBELLINA VECCHIA

Invité en 1981 par Ludovico Corrao (photo d'archives) à créer une oeuvre d’art pour Gibellina Nuova, Alberto Burri, artiste majeur de la seconde moitié du XXe siècle, s’avoue peu inspiré par le site. Il demande à voir le lieu du village original et propose de travailler sur les ruines même de Gibellina Vecchia et de réaliser une oeuvre dans la mouvance du land art (depuis 1973, Burri réalisait des cretti, compositions de grand format utilisant des résines évoquant les crevasses et les fendillements de la boue séchée au soleil). Il propose le Grande Cretto  pour créer « une œuvre d’art à la mémoire du tremblement de terre et au silence imposé par la mort dans la vallée. »
Entre 1985 et 1989, l'artiste créé une œuvre monumentale, réaliséà partir de blocs de ciment blanc, parcourus de crevasses qui recouvrent et scellent les vestiges du village de Gibellina. L’œuvre s’étale sur le flanc sud sud-est de la montagne selon la forme d’un quadrilatère irrégulier de douze hectares. Dans le ciment ont été tracées de grandes tranchées, de 1,60 mètre de profondeur et de 2 à 3 mètres de largeur suivant le tracé des rues de l’ancienne ville, permettant de restituer l’idée de la cité avant le tremblement   de terre..." ses terrassements placéà hauteur d’hommes, dont les reliefs ondulent, comme une mer sans remous, en toute horizontalité, sans cette verticalité surplombante qui fut sienne : les clochers, tours et signes d’élévation, frontons de toutes sortes ont été arasés. Subsiste seulement le tracé des anciennes artères, gravé, arasé.
Cette "œuvre" ne peut se comprendre que dans l’expérience de son parcours. Traversant ces fentes, se perdant dans les dédales de ce qui, en un temps, fut les rues mêmes du pays, amène inévitablement à se questionner sur ceux qui y habitaient. C’est ainsi que devant le Grand Cretto de Gibellina on comprend que la forme est une chose vraie, que l’espace est une pensée qui peut s'exprimer différemment et que l'art avec le plus éloquent des silences a le pouvoir de donner sens aux choses..
"L'Art c'est aussi de la pensée visuelle" (Bertrand Lavier, artiste plasticien, Masterclass France culture)



Les travaux commencés en 1985 sont interrompus en 1989 par manque de fonds, laissant l'oeuvre inachevée (65.000 m2 contre les 85.000m2 du projet initial)…. A.Burri, qui ne viendra à Gibellina qu’une seule fois, en fut dit-on déçu, l’imaginant beaucoup plus vaste. Après la mort de Burri et de Carrao , le site ne fut ni entretenu, ni protégé, ni achevé. Il faudra attendre 2015, centenaire de la naissance d'Ernesto Burri pour que le projet reprenne et plus globalement que les institutions italiennes s’intéressent au devenir du site et du nouveau village artistiquement mais aussi "urbanistiquement".


MUSEE EN PLEIN AIR / GIBELLINA NUOVA
On entre dans Gibellina Nuova, via l'immense "étoile du Belice" de métal à cinq branches de Pietro Consagra, qui enjambe quatre-voies, avant de découvrir une cinquantaine d’œuvres polymorphes et radicales, éparpillées dans ce village où artistes et population n’ont jamais vraiment dialogué.

CHIESA MADRE (1972) LUDIVICO GUARONI

Pour Quaroni  :  “si è pensato alla semplicità delle cupole del periodo arabo in Sicilia, senza lanterne o pinnacoli […] la simbolica perfezione della sfera, rappresenta l’universo, l’infinito, la totalità, mentre il quadrato e il parallelepipedo rappresentano la perfezione umana, razionalità non trascendente".
La Chiesa Madre suscite l’indifférence absolue des habitants et fait seulement partie du décor urbain, car elle n'a jamais fait partie des pratiques collectives. Neuf ans après sa construction, une erreur de l'architecte a provoqué l’effondrement du toit, comme un symbole de l’échec annoncé de la reconstruction. Quinze ans se sont écoulés entre le projet (1972) et sa réalisation (1986). En août 1994, une partie du bâtiment s'effondre, laissant l'église, encore aujourd'hui, à ciel ouvert...

Chiesa di San Cataldo (1154-1160) à Palerme, typique de l’architecture islamique, comme la préférence pour les formes cubiques, les arcatures aveugles qui articulent les murs extérieurs de l’église et le toit sphérique typique à dômes rouges. 


MONTAGNA DI SALE (1990) de Mimmo Paladino

Cette installation de "chevaux sans héros" faisait partie de la scénographie de la représentation de "La Fiancée de Messine" de F. Schiller donnée en septembre 1990 dans le programmation du Festival international multiculturel des Orestiadi. Le béton remplaça le sel lorsqu'on la déplaça ensuite près du cortile des CASE DI STEFANO.


MUSEES des CASE DI STEFANO

Le site dit CASE DI STEFANO. abrite le le Museo delle Trame Mediterranée et le Musée d'Art Contemporain qui présentent plus d'une centaine d'artistes contemporains en exposition permanente. (Le musée édite une carte gratuite de toutes les œuvres en ville).
Pour la représentation d'Agamemnon, premier volet de la trilogie L'Orestie d'Eschyle, le Festival Orestiani fit appel en 1983 à l'artiste Arnaldo Pomodoro pour la scénographie. Les œuvres qui sont devenus les emblèmes de la Fondation sont aujourd'hui conservées dans le musée. D'autres  scénographies viendront ainsi alimenter le fond du musée...


PIAZZA del COMMUNE (1982-1990) F. PURINI/ L.THERMES 
TORRE CIVICA
La place de la mairie, est entourée de à l'intérieur de ceux-ci, se trouvent les fresques en céramique de Carla Accardi. En bordure de place, se dressent les sculptures de métal blanc de la Città di Tebe de Pietro Consagra, la sculpture en travertin città de sole de Mimmo Rotella et la tour de l’horloge (1988) d’Alessandro Mendini d’où s'échappent quatre fois par jour un concert de voix rappelant la catastrophe. 


IL SISTEMA DELLE PIAZZE



Le « système des places » de Gibellina  consiste en un alignement de places successives (5 de prévues, 3 d’exécutées) communicantes, bordées de trouées donnant l’accès à des voies et architectures latérales.
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Qu’en est-il de Gibellina 50 ans après ?

Un deuil non fait assurément

photos : cimetière de Gibellina Vecchia épargné par le séisme, cimetière de Gibellina Nuova, le Cretto
Pour certains le Gran Cretto, « ce "cimetière" de maisons et de mémoire, immense monument horizontal, désolé, silencieux et désert, qui a fait mourir le village une seconde fois, laisse une impression de désespoir, entraînant une vague de mélancolie »...
D'après une étude : ... L'espace très monumental de Burri n’est pas devenu un lieu de commémoration pour les habitants, la plupart n'y vont jamais, ne commémorent même pas le jour férié-anniversaire : les Gibellinois ne se sont pas approprié cet endroit.
Les personnes âgées considèrent que c'est une œuvre de colonisation culturelle : auparavant, ils allaient encore y pique-niquer car il restait sur le site une petite chapelle, importante dans la religiosité locale, on y allait donc encore s’y marier ou la montrer aux enfants... Il existe donc une contradiction dans la construction des Cretti di Burri, qui pour commémorer l’événement ont dû démolir les décombres qui restaient… ceci a été très mal vécu par les habitants qui ont tout de suite manifesté leur opposition par la négation de ce lieu et l’indifférence devant son existence. Depuis la création du Creto, on a remarqué que les gens d’une quarantaine d’années ne s’y rendaient plus, et que la plupart des enfants ne connaissaient même pas le site de l’ancien village car personne ne les y avait amenés. La tentative de reconstruction de la mémoire par Alberto Burri a donc eu un effet contraire envers la plupart des habitants, pouvant être perçu comme un combat symbolique. 
(cf."Entre l'oubli et l'indifférence, de la création d'un patrimoine artistique postcatastrophe à la vie quotidienne d'une ville-musée sicilienne" (Anna Juan Cantavella, Séminaire PCEU, 2012).

Un rendez-vous manqué
avec les habitants et avec les touristes

Le «tutto cambia perchè nulla cambia» du Guépard prend tout son sens. Le prince avait raison: «La Sicile ne veut pas changer». Beaucoup me répétaient qu’ils aimaient la ville et les changements, mais, par contre leurs pratiques quotidiennes avaient l’air de nier cette affirmation. 
De la prétendue tabula rasa au rêve urbanistique, et de celui-ci aux décombres, se dessine un chemin circulaire qui rapproche la jeune ville-musée de son point de départ. Car il ne faut pas oublier que, ce que les planificateurs ont imaginé comme point zéro, n’était plus qu’une réalité faite des restes de la dévastation d’un séisme. On va ainsi des dégâts tragiques produits par la destruction naturelle, aux décombres désolants, fruit d’une architecture et d’un art qui n’ont pas su regarder au ras du sol ni partager leurs intérêts avec le public à qui était adressé leur travail. ("Espace urbain, art et utopie Une approche critique de la dimension utopique dans l’artiation des espaces urbains de la ville" (Thèse de Anna Juan Cantavella), 2009)


... Et, pas plus que la « ville-musée », le Grand Cretto, un des plus grands exemples de « land art » au monde, est ignoré de ses habitants et méprisé du tourisme culturel.
« Pour qui cherche une Utopie d’urbanisme réalisée, écrit Arnold Pasquier, dans le cadre du repérage d’un film en Sicile, Gibellina Nuova, construite dans les terres, est la ville idéale. Projetée pour loger les habitants du village de Gibellina ... elle s’enfonce doucement dans ses contradictions irrésolues et devient une sorte de vestige moderne habité par des paysans. Le talent du premier maire a été d’inviter nombre d’artistes italiens et étrangers ...qui ont créé une scène contemporaine, unique en Sicile...Il s’en faudrait de peu pour que Gibellina devienne une ville fantôme mais le fatalisme sicilien balaie les controverses." Gibellina est une ville triste mais d’une grande puissance poétique. »


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ESPACE URBAIN, ART ET UTOPIE(S)


Lors de son année passée aux USA à la rencontre des villes américaines, P. Consagra fut totalement convaincu par l'architecture des bâtiments US de la fin du XIXe. Revenu en Italie, en 1968, il délaisse la sculpture « fine » pour des projets de construction qui ont besoin d'une certaine densité pour permettre l'habitabilité. Il travailla donc sur la l’épaisseur idéale pour rester dans le cadre de la Frontalità et ainsi créer la "Ville Frontale."
La Ville Frontale rêvée comme une œuvre d'art, doit résoudre la discordance qui peut exister entre "art" et "vie" pour arriver à un symbole d'égalité idéal. 
(photos :  Il Meeting, Gibellina Nuova, 1972  ; Varco, une œuvre du street-artiste Sten-Lex 2016), clôture le Teatro de P. Consagra, resté inachevé et abandonné jusqu'à ce jour )

DE L'UTOPIE AUX RUINES
“ Lorsqu’un mur commence à moisir, lorsque de la mousse commence à se déposer dans le coin d’une pièce et que les angles géométriques s’arrondissent, nous devons nous en réjouir car avec les microbes et les champignons c’est la vie qui rentre dans la maison et plus conscient que jamais nous devenons les témoins des transformations architectoniques dont nous avons encore beaucoup à apprendre. Pour sauver l’architecture fonctionnelle de la ruine morale, les murs en verre propres et les superficies en ciment lisses doivent être aspergées d’un produit désintégrant de façon à ce que le moisi puisse pousser dessus (…) Seuls les techniciens et les scientifiques qui sont en condition de vivre dans le moisi et de produire créativement le moisi seront les dirigeants de demain. C’est seulement après le moisissement créatif dont nous avons encore beaucoup à apprendre que surgira une architecture nouvelle et merveilleuse ”. 
Friedrich Hundertwasser :  Manisfeste de la moisissure contre le rationnalisme en architecture. Vienne, 1958

Pour Anna J. Cantavella "la mousse montre l’inconsistance de ces prémisses et colonise les espaces que les usagers ont niés par leur absence. Elle constitue un exemple de ce micromonde dont les concepteurs n’ont pas tenu compte et qui, proliférant, ébranle les images parfaites élaborées de la ville d’artville laboratoire, l’utopie concrète et du triomphe de l’urbanisme moderne ".

L'UTOPIE CONCRETE  de F. Hundertwasser ?
Maison de Hundertwasser à Vienne (Autriche) ; www.das-hundertwasser-haus.at



REPERE GEOGRAPHIQUE

à 1 h de Palerme (65 km), Capitale Italienne de la Culture 2018



Et encore...

LE RADEAU DE LA GORGONE, un livre de Dominique Fernandez qui interroge le génie sicilien, à travers le récit de son histoire, ses influences et ses drames. Photos Ferrante Ferreti, Grasset (1988).

GIBELLINA (2010), deux films vidéos de l’artiste français Raphaël Zarka, qui présentent d’une part les ruines recouvertes par l’œuvre d’Alberto Burri et, de l’autre, la ville reconstruite avec ses rues aux noms des artistes de la seconde moitié du XXe siècle. 

Le spectacle IL SILENZIO évoque le tremblement de terre qui ravagea le village de Gibellina en 1968. Pas seulement pour raconter un fait historique, mais pour s'arrêter sur cet instant-là, éternel, qui renferme le silence de la mort et le silence de la vie. Le silence des vieux et le silence des nouveaux-nés. Il me ramène au silence des sourds, aux trop de mots qui nous assourdissent, au silence de Bobò. Au silence de la grande pierre et du doux linceul qui t'enveloppe, te recouvre, te protège. À l'amour, au désir, à la passion, à la chair, à la fragilité. Extrait YouTube